Jean Rouaud, Libération, 17/03/2011
Alors que Berlin a suspendu l’activité de sept réacteurs, Paris, sûr de la «pertinence» de son programme nucléaire, continue de défendre ses centrales… faute d’alternative énergétique.
Comme un mauvais timing. On connaissait depuis quelques dizaines d’années ce moment où la consommation de pétrole serait supérieure à la production, où l’on commencerait à puiser dans les réserves, où l’on regarderait le niveau baisser dans la cuve, sans espoir de voir arriver le camion-citerne, prévoyant déjà de mettre les dernières gouttes d’or noir aux enchères qui se disputeraient comme le plus précieux des thons rouges. Les Mayas n’avaient pas de pétrole (à quoi bon, ils ne connaissaient pas la roue), mais pour la date de la fin du monde, ils tombent à peu près d’accord avec les prévisionnistes américains, lesquels se montrent moins précis, situant le pic pétrolier entre 2011 et 2015. Mais, en gros, nous y sommes.
On connaît le mot de Mark Twain à qui l’on demandait où il aimerait être le jour de la fin du monde. A Cincinnati, répondit le maître du Missouri, on y a toujours vingt ans de retard. Ici, Cincinnati-sur-Seine.
Heureux pays qui avait anticipé cette pénurie fatale en couvrant son territoire «d’un blanc manteau» de centrales nucléaires, gigantesques Zippo atomiques se riant des pénuries d’essence. Avec l’atome, on savait y faire, au point qu’au moment de la catastrophe de Tchernobyl, le nuage radioactif s’était arrêté sur la frontière du Rhin. Je m’en souviens, je mangeais une salade à Strasbourg quand, de l’autre côté du fleuve, les Allemands interdisaient de marcher sur les pelouses. Le pic pétrolier et la pénurie imminente annonçaient l’arrivée de notre jour de gloire. On nous l’avait assez seriné : l’avenir serait nucléaire ou ne serait pas. Nous avions toutes les cartes en mains : nos vitrines en forme de mannequins de couturières géants, nos piscines de retraitement énergisantes, notre Commissariat à l’énergie atomique, notre Areva. Depuis la fumée blanche de Fukushima, on est moins sûr du nom de l’élu.
Oxymore. Prudemment, la chancelière allemande a lu dans un message lâché dans l’atmosphère une invitation à mettre en pause les sept centrales les plus anciennes de son pays, potentiellement les plus dangereuses étant les plus vétustes, prélude sans doute à un arrêt définitif. Mais n’en tirons pas de conclusions hâtives pour notre parc qui n’est pas tout neuf, non plus.
On l’a vu avec ses pelouses : l’Allemand est frileux. De ce côté-ci du Rhin, la lecture du panache blanc est radicalement différente. A l’Elysée on y a lu un encouragement, et même la «pertinence» de notre programme nucléaire. A ces hauteurs de raisonnement, on décroche. C’est pourquoi on attendait impatiemment les explications de la ministre de l’Ecologie et du Développement durable.
Déjà, on conçoit la difficulté de l’exercice : écologie et nucléaire, c’est un peu comme bourgeois et gentilhomme, obscure et clarté, on est proche de l’oxymore. C’est le président de la commission des affaires économiques qui ouvre la séance. «Nous avons en France la chance d’avoir une structuration de sécurité exceptionnelle.» On peut clore le débat. La ligne suit mot à mot la déclaration présidentielle : «La France a fait le choix de l’énergie nucléaire, qui constitue un élément essentiel de son indépendance énergétique et de la lutte contre les gaz à effets de serre. Ce choix a été indissociable d’un engagement sans faille pour assurer un très haut niveau de sûreté pour nos installations.»
En fait d’indépendance, la France ne produit pas d’uranium, et un «engagement sans faille», c’est bien le moins quand on sait que la moindre fissure peut être dramatique. On apprendra ensuite que la transparence complète règne sur nos centrales, que le moindre incident est répertorié. Le vert Yves Cochet a beau jeu de rappeler la découverte passée sous silence de plutonium à Cadarache, il y a deux ans. Quant au chaos japonais, l’essentiel est de bien préciser en quoi il est spécifiquement japonais et non exportable. Le responsable, selon la ministre, en est non pas le tremblement de terre, que les centrales ont bien encaissé (comme les nôtres, si jamais le long du Rhône), mais le tsunami, qu’on ne voit pas sur nos côtes. Et ce n’est pas l’intervention consensuelle du président des socialistes à l’Assemblée qui peut casser l’ambiance. La ligne de fracture est au cœur même du PS, où Aurélie Filippetti appelle ses camarades à «changer de doctrine». Changer de doctrine, c’est sortir du nucléaire. Et sortir du nucléaire, c’est changer de société.
Vis sans fin. Alors demain, l’an 1 ? L’ennui c’est que la seule possibilité de sortir le Japon de sa tragédie, ce sera de remettre en marche les centrales thermiques, donc d’accélérer l’épuisement des nappes pétrolières et de saturer l’atmosphère en CO2. A nouveau la vis sans fin de la question énergétique.
En matière d’énergie, la nature nous a montré qu’elle est championne toute catégorie. Aucune machinerie humaine ne sera en mesure de capter la formidable énergie libérée par le tsunami, toute construction serait immanquablement broyée, déplacée comme cette maison atterrissant sur le toit d’un immeuble, ou ces voitures dressées d’une pichenette contre un mur. On se rappelle que Descartes proposait comme programme à l’homme renaissant de «se rendre comme maître et possesseur de la nature». Entre Katrina, Haïti, le volcan islandais, les inondations australiennes, la Nouvelle-Zélande et maintenant la désolation de Fukushima, plutôt que de continuer à jouer les matamores, il est peut-être temps d’accepter notre défaite et de revenir sur notre credo fondateur.