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Déboulonneurs à la barre

Deux membres du collectif anti-pub les Déboulonneurs comparaissaient vendredi matin devant le tribunal correctionnel de Paris, pour avoir barbouillé des panneaux publicitaires sur les Champs-Elysées en 2008.

C'est la douzième fois que des militants de ce collectif passent à la barre. Et n'ont pour l'heure jamais obtenu de relaxe. Ce vendredi, plusieurs personnalités sont venues défendre ces initiatives de désobéissance civile.

Yvan Gradis, écrivain de 51 ans, et Arthur Lutz, 29 ans, avaient été interpellés il y a deux ans, en pleine séance de barbouillage de panneaux publicitaires sur les Champs-Elysées. Depuis 2005, les Déboulonneurs cherchent à alerter l'opinion publique quant à la propagation de la publicité dans les villes et à faire réagir les responsables politiques, notamment par rapport aux tailles des affichages, jugées bien trop importantes.

Les deux prévenus étaient accompagnés ce matin de six camarades «comparants volontaires», qui demandaient à être jugés par solidarité. Une requête acceptée par le tribunal.

«Je veux leur témoigner mon respect et mon admiration»

Les huit Déboulonneurs, debout côte à côte, ont essayé de justifier leurs actes. Mais, devant un peu moins d'une centaine de personnes, ce sont surtout les prestations des témoins, invités par les prévenus, qui ont retenu l'attention.

Premier à intervenir, Jacques Muller, sénateur Vert du Haut-Rhin, pointe l'échec des législateurs sur les questions de réglementation de l'affichage publicitaire et la nocivité de certains messages pour les enfants. Il soutient pleinement les actes de désobéissance civile dont se prévalent les barbouilleurs. «Je veux leur témoigner mon respect et mon admiration. Ils mettent à l'honneur la notion de citoyen.»

L'ambiance est détendue et les arguments s'enchaînent, entrecoupés des questions du président ou de l'avocat de la défense, Me William Bourdon. «Est-ce que vous diriez que des promesses fortes (de la part des législateurs, ndlr) n'ont pas été tenues?», demande ce dernier au parlementaire. «C'est ce qui s'appelle une question ouverte», ironise le président.

«La publicité, cette arme de destruction massive»

Eclats de rire dans la salle, puis c'est au tour du professeur Claude Got, 73 ans, de venir en aide aux Déboulonneurs. «Je vais essayer de résumer quarante années d'études sur la publicité, cette arme de destruction massive», attaque-t-il. Il s'en prend à la publicité dans son ensemble, qui ne serait que de «la séduction tarifée» et développe un long argumentaire, décliné en plusieurs chapitres : la pub sur les voitures, celle sur l'alcool... Le président du tribunal l'interrompt. Claude Got semble déçu: «Un débat comme celui-là, il devrait durer trois jours!»

Le dernier à venir s'exprimer: Hervé Kempf, journaliste scientifique et auteur d'ouvrages sur l'articulation entre les problématiques sociales et écologiques, sur le mode «la pub nuit à la planète».

Fin de l'audience. Le président du tribunal a décidé de reporter au 19 mars le prononcé des réquisitions. «Je suis comblé. L'idée d'allonger ce procès plutôt que de le raccourcir ne peut être qu'une bonne nouvelle», a réagi le Déboulonneur Yvan Gradis.

Victor Matet, Libération , 12/03/10

 

Saigneurs des panneaux dans le box
Des membres des Déboulonneurs ont comparu vendredi pour avoir barbouillé des pubs sur les Champs-Elysées. Ils invoquent le soutien de Chantal Jouanno, alors que le Parlement doit légiférer.
 «Il y a désormais des pubs partout, c’est une agression permanente. Il y a lieu de faire le ménage pour en finir avec tous ces excès.» La déclaration n’émane pas d’un extrémiste antipub mais de Chantal Jouanno, secrétaire d’Etat à l’Ecologie, dans une interview au Parisien le 17 juin 2009, jour de la remise du rapport du sénateur Ambroise Dupont (UMP) sur l’impact de la publicité sur les paysages. Des propos assez virulents pour que les militants du collectif des Déboulonneurs invitent la secrétaire d’Etat à témoigner en leur faveur devant la justice.

 

Yvan Gradis, 51 ans, écrivain, et Arthur Lutz, 29 ans, informaticien, comparaissaient vendredi devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir barbouillé cinq panneaux publicitaires, en janvier 2008, sur les Champs-Elysées. Ils étaient accompagnés de six comparants volontaires, qui avaient participé au débarbouillage sans pour autant être interpellés. Absente, Jouanno a envoyé une lettre au président du tribunal : son agenda ne lui permettait pas d’être présente.

Prolifération. Créé en 2005, le collectif lutte contre la «prédation de l’espace public par l’affichage» et la «pollution visuelle». «Nous agissons pour soigner la peau de la France vérolée par la pub», a expliqué Yvan Gradis, pour sauvegarder des paysages massacrés par la prolifération des grands panneaux 3 x 4 aux entrées de ville. Les Déboulonneurs ont opté pour des actions régulières de barbouillage de panneaux publicitaires, non violentes et effectuées à visage découvert. «Nous voulons obtenir la réforme de la loi de 1979, intégrée au code de l’environnement, qui régit l’affichage publicitaire extérieur», a précisé Arthur Lutz.

Cette loi, laxiste et obsolète, n’est même pas respectée. «Plus d’un tiers du million de panneaux publicitaires implantés sur le territoire ne la respectent pas, souligne Yvan Gradis. Mais cela prend des années pour obtenir qu’un préfet agisse !»

Les Déboulonneurs mettent le doigt sur un grand oublié du Grenelle de l’environnement en 2007 : le «paysage», composante fondamentale de notre écosystème. Face à la colère des associations comme Paysage de France ou les Déboulonneurs, le gouvernement avait fini par organiser une «session de rattrapage» fin 2008. En léthargie, le Conseil national du paysage avait été réanimé à cet effet, réunissant en ateliers gouvernement, publicitaires, annonceurs et associations. Le sénateur Ambroise Dupont était chargé d’un rapport de synthèse afin d’élaborer des amendements à inclure dans la loi Grenelle II.

«Nous avons participé comme les autres associations aux réunions du Conseil du paysage, a expliqué Nicolas Hervé, 33 ans, chercheur. Mais cela n’a abouti à rien.» Selon le collectif, les mesures votées par les sénateurs à l’automne aggravent encore la situation. «De nouvelles dérogations ont été accordées aux abords des gares et des aéroports ou pour l’utilisation de bâches publicitaires géantes sur des bâtiments en réfection», affirme Nicolas Hervé. Les Déboulonneurs dénoncent les pressions économiques des publicitaires et des annonceurs, qui ont fait fléchir gouvernement et rapporteur.

Des pressions que ne dément pas la directrice de cabinet de Chantal Jouanno, Judith Jiguet. «Mais les Déboulonneurs sont injustes : nous avons fait un gros travail, avec des propositions ambitieuses du sénateur Dupont. Il y a des avancées considérables dans le texte adopté.» Exemples : le durcissement des règlements locaux de publicité, la fin des zones de dérogation à l’entrée des villes avec l’interdiction des pré-enseignes, qui à trois ou quatre km d’une ville annoncent une station essence, un hôtel… «Nous avons mis fin aux publicités lumineuses, trop énergivores. Et nous avons doublé les sanctions contre les annonceurs qui ne respectent pas la loi. La ministre sait qu’elle s’est attaquée à un dossier difficile et qu’elle va devoir encore lutter contre la pression des opérateurs économiques avant l’examen à l’Assemblée.»

«Zones de tranquillité». L’argument est inacceptable aux yeux du sénateur Vert du Haut-Rhin, Jacques Muller : «Une secrétaire d’Etat doit prendre ses responsabilités, sinon cela relève du double discours.» Cité au procès comme témoin par la défense, il a participé aux discussions sur le projet de loi Grenelle II et en est sorti désabusé : «Il y a eu des reculades impressionnantes du sénateur Dupont. Par exemple, alors qu’il était d’accord avec les associations pour ne pas dessaisir les préfets du pouvoir de police face aux affichages illégaux, il a finalement préconisé de confier ce pouvoir aux maires. Or, les maires n’ont jamais exercé cette mission : cela demande du temps, des moyens et il y a des pressions locales. La majorité des procédures engagées pour faire démonter les dispositifs illégaux sont le fait des préfets.» De même, le sénateur Dupont avait proposé l’instauration de «zones de tranquillité» sans pub près des écoles. «Le gouvernement et le rapporteur lui-même s’y sont opposé : dans le texte adopté, il n’a plus d’obligation, juste une proposition.» Muller assure que le groupe JC Decaux n’a cessé d’arpenter les couloirs du Sénat durant les discussions : «Ils ont gagné», dit-il, et assure : «Quand les pouvoirs de l’argent interviennent ainsi», il faut témoigner «respect et admiration à des citoyens qui ne baissent pas les bras.»

Faute de temps, plaidoiries et réquisitoire ont été renvoyés au 20 mars. Quant à la loi Grenelle II, les discussions se poursuivent en Commission fin mars avant l’examen par l’Assemblée nationale.

Eliane Patriarca, Libération, 16/03/10

Un phénomène impopulaire

 Selon un sondage Ipsos réalisé en novembre 2007, 79% des Français jugent la publicité envahissante et 58% la qualifient d’agressive.

«Ce n’est pas la publicité qui est en cause, mais l’abus […], l’invasion au sein de sites naturels et urbains […] d’affiches souvent géantes.» Edgar Morin

1 million : C’est le nombre de panneaux publicitaires implantés sur le territoire français dont plus d’un tiers ne respecte pas la loi de 1979 qui régit l’affichage extérieur.

50 X 70 : C’est le format en centimètres imposé à l’affichage politique et associatif. Les Déboulonneurs préconisent de l’appliquer aussi à l’affichage publicitaire. (Libération)

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