LE MONDE | 21.11.2015 à 10h22 • Mis à jour le 21.11.2015
D’après nos informations, c’est en effet un corps « intact » qui a été amené aux médecins légistes. « On continue quand même à l’appeler “la femme-kamikaze”, poursuit la copine. Elle est devenue un mythe, tout le monde veut savoir qui elle est, même nous qui pensions la connaître. »
A la Cité des 3 000, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), on se presse encore rue Degas, après la perquisition du jeudi 19 novembre. Le long des immeubles retapés à neuf, un groupe de jeunes garçons menace de « lâcher les chiens » sur les journalistes – ces « mythos » qui « ne respectent pas les gens » – tout en leur proposant « d’acheter la vidéo de l’arrestation de la mère ».
Ici, vit la mère de Hasna Aït Boulahcen, avec un de ses quatre enfants, Youssef, en garde à vue comme elle. « La famille disait bonjour-bonsoir à la française, on entendait des prières le week-end », avance une des voisines. Agée d’une cinquantaine d’années, la mère porte le foulard, mais les deux mosquées de la ville ne connaissent aucun d’eux.
« Ils sont sans histoire », commente Patrick d’Agostino, au cabinet du maire Bruno Beschizza (Les Républicains). Le même refrain revient à chaque étape du parcours de la jeune femme, « des gens normaux, on ne comprend pas ». Pour l’instant, ce qu’on sait de la vie d’Hasna Aït Boulahcen laisse le goût amer d’une histoire particulière, mais dont la petite musique paraît de plus en plus connue.
Née en région parisienne, en 1989, placée à 8 ans pour mauvais traitements. « Hasna a, dans son enfance, été ballottée entre son père, sa mère, des foyers et plusieurs familles d’accueil », écrit Marc Masnikosa, un entrepreneur qui a recueilli des témoignages dans son blog Aulnay Libre. Une de ses mères d’accueil a raconté à l’AFP que les choses « se passaient bien, au début », malgré la gamine qui repousse les câlins et voit « le diable la nuit ». A l’adolescence, Hasna Aït Boulahcen fait souvent le mur, avant de partir tout à fait. Elle a 15 ans, « elle en veut à tout le monde ». La mère d’accueil se dit : « Elle est perdue. »
On retrouve Hasna cité Maroc, un alignement d’immeubles bas à Creutzwald (Moselle) en 2005. La mine de charbon – la dernière de France – a fermé l’année précédente, le père a trouvé un studio facilement quand il a décroché un boulot chez PSA. A la mairie, on ne lui connaît pas même une demande d’aide sociale. Hasna a pris l’habitude de passer régulièrement chez lui, quelques jours ou quelques mois. Ici, elle peut impressionner son monde, grande gueule, seule fille d’une bande de dix mecs. On la trouve « lookée » avec sa silhouette élancée, on la surnomme « Cow Girl » pour ses bottes et son chapeau en cuir noir.
Retour en région parisienne, à Aulnay-sous-Bois, chez la mère. A partir de 2011 surtout, Hasna y apparaît par intermittence. Elle s’affiche avec des dealers. Boit de plus en plus. Vit dehors, dans les squats, la rue et parfois le canapé d’une copine. « On la voyait débarquer complètement démolie », dit l’une. En 2013, elle accepte d’être la gérante d’une petite entreprise de travaux à Clichy-sous-Bois, parce qu’un de ses copains cherchait « en dépannage une personne sans casier judiciaire comme elle », croit savoir une voisine. « Elle était facile à convaincre. » La boîte est mise en liquidation six mois plus tard.
Sur sa page Facebook, Hasna Aït Boulahcen proclame qu’elle sera aussi chanteuse de rap. Les photos s’enchaînent, un défilé de ses modes à elle. Hasna dans son bain moussant. Hasna lovée sur son canapé avec tatouages et mains passées au henné. Hasna en tee-shirt moulant et chapeau. Et soudain, il y a six mois, comme une panoplie de plus, voilà Hasna avec un voile. Dessous, elle a gardé une moue racaille façon clip et pointent les doigts à la manière des gangs américains. Puis voilà Hasna intégralement couverte, jusqu’à ses mains gantées de noir. On ne voit plus que les yeux sous des cernes de kôhl.
C’est Hasna qui a fini par conduire malgré elle les enquêteurs jusqu’à Abdelhamid Abaaoud, le planificateur présumé des tueries à Paris. Les deux vies d’Hasna, vodka et niqab, se rejoignent sur son portable : des écoutes dans le cadre d’un trafic de stupéfiant avaient déjà été mises en place par la police judiciaire de Seine-Saint-Denis, d’autres viennent d’être rajoutées par la sécurité intérieure à cause de sa parenté avec Abaaoud. Tous deux sont cousins, par leurs mères. Abaaoud a 28 ans, deux ans de plus à peine qu’Hasna. Au sein de l’Etat islamique, il doit notamment ses galons à son talent de recruteur en Europe.
D’après nos informations, à la suite des tueries, Abaaoud erre dans les rues sans point de chute. Il a besoin de costumes de rechange, deux au moins. Il appelle à l’aide sa cousine avant de se réfugier mardi 17 novembre, vers 21 h 30, à Saint-Denis. Ils sont localisés.
Pendant la surveillance de l’appartement, les enquêteurs n’auraient pas vu Hasna une arme à la main. L’Etat islamique n’a d’ailleurs jamais utilisé de femmes-kamikaze jusque-là, contrairement à d’autres groupes comme Al-Qaida. Pour l’instant, le rôle d’Hasna Aït Boulahcen éclaire surtout sur la capacité d’organisation du groupe. Un proche de l’enquête constate : « Une logistique rudimentaire, sans appartement de repli, ni équipes en support : on paraît loin d’une guérilla urbaine classique. »