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  • Ce mardi 4 novembre, Arte diffuse à 20h50 « Sacrée croissance ! », le nouveau documentaire de Marie-Monique Robin. Rencontre avec une journaliste, une réalisatrice et une écrivaine engagée.


    Reporterre – Pourquoi avez-vous consacré un documentaire à la croissance ?

    Marie-Monique Robin - L’idée de ce documentaire m’est venue, à la suite de ceux que j’avais réalisés sur l’agro-industrie, parce qu’il me paraît évident que l’origine de tous les problèmes dans lesquels nous sommes aujourd’hui réside dans le dogme de la croissance économique. Tous les jours, nos hommes politiques et les journalistes ne cessent de déplorer l’absence de croissance ou sa faiblesse. A la radio, à la télévision, il y a une incantation permanente, quasi-pathologique, à la croissance parce que, selon eux, elle résoudrait les problèmes du chômage et de la pauvreté. J’ai voulu faire ce documentaire précisément pour comprendre comment on en était arrivé là et pourquoi la croissance est devenue le paradigme indépassable. Parallèlement, nous avons atteint les limites de notre modèle économique, comme en témoignent de façon inouïe le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, l’effondrement des écosystèmes, la sixième extinction des espèces. Pour la première fois de son histoire, l’humanité toute entière est dans une situation gravissime. L’enjeu aujourd’hui, c’est sa survie et il y a urgence !

    Je voulais aussi montrer que, partout dans le monde, des gens avaient compris cette situation et qu’ils dessinaient à leur échelle ce que pourrait être la société post-croissance en s’engageant dans des alternatives concrètes, dans les domaines de l’agriculture urbaine, des énergies renouvelables, des monnaies locales et sociales. Cette société, qui est déjà en marche, n’est pas basée sur le toujours plus mais sur le toujours mieux en prônant des valeurs telles que la convivialité, le partage, la coopération, l’échange, la créativité, etc.

    Est-ce un documentaire sur la décroissance ?

    J’ai beaucoup d’estime pour le mouvement de la décroissance car je trouve qu’il a été courageux de lancer ce mot-obus à un moment où le consensus sur la croissance paraissait inébranlable. Mais je préfère parler de société post-croissance parce que je pense que le terme de décroissance fait peur à beaucoup de gens, qu’il est pour eux synonyme d’austérité, de récession. Alors que post-croissance, cela veut dire que la croissance en tant que dogme économique – né il y a seulement deux siècles avec les économistes classiques, Adam Smith, John Stuart Mill, David Ricardo – n’est qu’une parenthèse dans l’histoire. J’ai d’ailleurs été surprise de voir durant mes recherches qu’eux-mêmes considéraient déjà à l’époque la croissance, c’est-à-dire l’augmentation de la production, comme un processus limité devant déboucher sur un état stationnaire. Les libéraux actuels ont l’air de l’avoir oublié.

    Que représente, pour vous, la croissance ?

    Quand on parle de croissance, il ne faut jamais oublier qu’on parle de l’augmentation du produit intérieur brut (PIB), un concept économique né durant la Grande Dépression en 1929 aux États-Unis pour mesurer l’évolution de la production nationale. Cet indicateur traduit donc dès le départ une vision très productiviste de la réalité. Une vision qui fait aujourd’hui encore consensus dans tous les partis politiques, de droite comme de gauche. J’aime beaucoup l’image qu’emploie Herman Daly, le père fondateur de l’économie écologique et auteur du livre Beyond Growth Au-delà de la croissance », NDLR]. Pour lui, nous vivions avant la Seconde Guerre mondiale dans un monde vide avec seulement deux milliards d’habitants et énormément de besoins à satisfaire. Désormais, nous vivons dans un monde plein. La croissance a consisté à remplir le vide.

    En réalité, la croissance a été possible à la sortie de la guerre, durant la période dite des « Trente Glorieuses », uniquement parce que l’énergie, et surtout le pétrole, était bon marché. Or, ce n’est plus le cas depuis le choc pétrolier de 1973. Pire, comme le pic pétrolier, c’est-à-dire le moment où la consommation dépasse la production, a été atteint en 2006, le prix du pétrole s’envole. La croissance repose aussi sur l’utilisation excessive des ressources naturelles, et plus particulièrement des minerais. Or là aussi le pic de production se rapproche dangereusement. L’exploitation des gisements est de plus en plus difficile et de plus en plus coûteux, le prix des matières premières ne peut donc que grimper. Comme ces limites sont aujourd’hui atteintes, la croissance ne peut plus revenir. C’est évident.

    Quel regard portez-vous sur la période que nous traversons actuellement ?

    L’historienne Naomi Oreskes [co-auteure, avec Erik Conway, de L’effondrement de la civilisation occidentale, NDLR] parle de « l’âge de la pénombre ». Je pense en effet que nous marchons vers l’effondrement. En vérité, nous ne traversons pas une simple crise, il ne s’agit pas d’une situation conjoncturelle, temporaire, nous sommes emportés dans des bouleversements systémiques, qui se sont accélérés depuis 2007 avec la crise financière, et où les conditions mêmes de la vie ne sont plus garanties. L’effondrement de la production alimentaire est par exemple extrêmement inquiétant. En Europe, des études montrent que le rendement des cultures de maïs et de blé ont chuté de près de 10 %. Nourrir les populations sera de plus en plus problématique.

    Malgré cela, les hommes politiques continuent d’implorer, de sacraliser la croissance comme si de rien n’était. Mais ce n’est matériellement plus possible ! Ils sont incapables de penser dans un cadre différent de celui qui prévaut depuis deux siècles et dans lequel ils ont été formés, dans les grandes écoles, à l’ENA. Ils sont dans ce que j’appelle « le grand déni ». Notre système de démocratie parlementaire présente lui aussi ses limites dans la mesure où les élections empêchent nos représentants d’avoir la vision à moyen et long termes dont nous avons cruellement besoin. Malheureusement, nos élus ne pensent bien souvent qu’à leur prochain mandat.

    Des alternatives au modèle capitaliste existent depuis les années 1960, voire avant. En quoi les alternatives actuelles sont-elles porteuses d’un changement systémique ?

    Il y a une différence très claire. Ceux qui se sont engagés dans des mouvements alternatifs après Mai 68 contestaient la société de consommation en recherchant une manière de vivre différente, hédoniste, et ils allaient pour cela vivre en Ardèche ou ailleurs dans une démarche, la plupart du temps, personnelle. Aujourd’hui, ceux qui sont impliqués dans des alternatives ont intégré les limites du système que j’ai citées, ils ont conscience des enjeux planétaires et ils recherchent collectivement des solutions, par exemple en reprenant en main la production alimentaire, comme à Toronto et à Rosario (en Argentine), en relocalisant la production énergétique, comme au Danemark et au Népal, ou en créant des monnaies locales, comme à Fortaleza (au Brésil) et en Allemagne. Un mot revient sans cesse à travers ces initiatives, c’est « résilience ». C’est le nouveau concept économique dont nous avons besoin.

    Comment le définissez-vous ?

    C’est la capacité à encaisser les chocs, car il faut admettre qu’il y en aura de plus en plus même si ce n’est pas facile à accepter. D’ailleurs, on est déjà dans la tourmente. Or plus on anticipera les chocs, comme le réchauffement climatique, et moins ils seront violents. Autrement dit, la résilience, c’est la recherche de l’autonomie en réduisant son empreinte écologique. Dennis Meadows [physicien américain et co-auteur du célèbre rapport Halte à la croissance ? en 1972, NDLR] l’explique très bien dans le film, c’est une démarche qui consiste à se dire : qu’est-ce que je peux faire à mon niveau pour éviter de rejeter du CO2 ? Comment je peux faire dans la vie de tous les jours ? Et cette réflexion est généralisable à l’échelle d’une famille, d’une usine, d’une région, etc. La bonne nouvelle, c’est que toutes les personnes que j’ai rencontrées et qui se sont engagées sur cette voie créent des liens entre elles et elles se portent bien, et même mieux qu’avant.

    Ces initiatives redéfinissent aussi ce que sont nos besoins fondamentaux. Dans la société de consommation dans laquelle nous vivons, c’est une question que l’on ne se pose même plus ! Ce qui est en train de se passer, c’est que nous revenons en fait aux besoins qui prévalaient à l’ère pré-industrielle, juste manger, vivre...

    Ces initiatives individuelles et collectives suffisent-elles ? Que devons-nous attendre des responsables politiques ?

    Elles ne suffiront pas parce que, à la différence des années 1960-1970, nous n’avons plus le temps. Le rôle des politiques est justement d’encourager, de soutenir, y compris financièrement, toutes ces initiatives pour qu’elles se multiplient et se généralisent. Or ce n’est pas du tout ce qu’ils font. Les milliards d’euros offerts aux entreprises sans contrepartie en sont une illustration. Le formatage idéologique des hommes politiques tout comme leur proximité avec ceux qui ont intérêt à ce que la machine continue sa course folle – ces riches qui détruisent la planète – sont des obstacles énormes. Le problème de la justice sociale internationale, avec des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres, se pose également. On ne peut plus faire l’économie de la question fondamentale de la répartition des richesses dans un monde aux ressources limitées.

    Il est impératif d’investir dans les secteurs qui nous permettent d’accélérer la transition vers une société post-croissance, décarbonée, comme les énergies renouvelables, l’agro-écologie, la rénovation thermique des bâtiments, etc. Si on le veut vraiment, l’Europe peut produire 100 % de son énergie à partir d’énergies renouvelables d’ici 2050, voire 2030 ! En plus, la transition énergétique est pourvoyeuse d’emplois : un million d’emplois peuvent être créés grâce à l’agro-écologie par exemple. Pour accompagner la transition, nos hommes politiques peuvent d’ores et déjà s’appuyer sur les savoir-faire de toutes celles et de tous ceux qui sont impliqués dans les alternatives concrètes. On a tendance à penser que la transition ne peut être que douloureuse, mais elle ne le sera pas si on la prépare dès maintenant. Hélas, le temps presse...

     Propos recueillis par Anthony Laurent


    Source : Anthony Laurent pour Reporterre. Merci de soutenir Reporterre


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  • Sacrée croissance! : La nouvelle enquête de Marie-Monique Robin (Le monde selon Monsanto, Notre poison quotidien, Les moissons du futur, Escadrons de la mort: l'école française...)

    Film diffusé mardi 4 novembre 2014 à 20h50 sur Arte.

    http://www.arte.tv/guide/fr/050584-000/sacree-croissance


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  • Porte-parole des décroissants, cet ingénieur milite pour redonner un sens écologique et humain au fonctionnement de la société. (Libération)

    Par CORALIE SCHAUB

    Alors que le pays cherche désespérément la voie de la croissance, Vincent Liegey, coauteur du livre Un projet de décroissance (Utopia, 2013), propose d’autres pistes pour sortir de la crise.

    Prôner la décroissance alors que le chômage explose, n’est-ce pas indécent ?

    La croissance n’assure pas le plein-emploi, c’est un mythe : depuis quarante ans, le PIB a augmenté mais le chômage s’est accru. Ce qui est irresponsable, c’est d’imposer des plans d’austérité aux conséquences humaines dévastatrices et d’espérer le retour de la croissance en fermant les yeux sur l’effondrement écologique. On ne peut pas croître infiniment dans un monde fini.

    Le terme décroissance fait peur…

    C’est un mot provocateur pour ouvrir un débat de fond. Que produit-on ? Comment ? Pourquoi ? La croissance nous impose de produire toujours plus de choses inutiles en épuisant les ressources. Comment en sortir, inventer une société valorisant les relations humaines, un autre rapport à l’outil, la production, la nature ? Ce qui se passe en Amérique latine autour du «buen vivir» [«bien vivre», ndlr] nous intéresse. Ce n’est surtout pas revenir à la bougie. La première des décroissances doit être celle des inégalités.

    Concrètement, comment faire ?

    D’abord sortir de la religion de l’économie. Se réapproprier la création monétaire, ne pas rembourser la part de la dette illégitime, nationaliser tout ou partie du système bancaire, interdire les paradis fiscaux, taxer les transactions financières. Et instaurer un revenu maximum acceptable (RMA), autour de quatre fois le revenu minimum, contre un rapport de 1 à 4 000 aujourd’hui. Parallèlement, nous proposons une dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) afin de garantir à chacun, de la naissance à la mort, une vie décente et frugale. Il ne s’agit pas d’un revenu minimum en euros, mais d’une dotation démonétisée. Un logement pour tous, c’est possible dans nos sociétés riches. Comme une autre répartition des terres agricoles ou une réappropriation du foncier pour installer des ateliers de fabrication, recyclage ou réparation. Certaines ressources doivent être gratuites, dans la limite du nécessaire. La DIA pourrait être versée en droits de tirage. Au début du mois, le compteur de gaz ou d’eau serait négatif d’un certain nombre de m3 définis localement, démocratiquement, en fonction d’une utilisation qui paraît sensée. Nous préconisons aussi des droits d’accès gratuit à des services publics : éducation, santé, transport, culture, information…

    Vous menacez le droit de propriété ?

    Sa remise en cause mène souvent à des systèmes autoritaires. Or, nous voulons une transition démocratique. Le défi est d’ouvrir un débat pour rénover ce droit quand il s’oppose au bon sens, à certains droits humains. Cela demandera du temps, du courage politique. Mais le système actuel n’est plus tenable. Expulser ceux qui n’arrivent plus à rembourser leur emprunt à cause de l’austérité, c’est une violence extrême. Une forme d’écofascisme qui pousse les gens vers la misère. A rebours de cette barbarie, de cette récession subie imposée par l’oligarchie, nous proposons une décroissance choisie et démocratique.

    Ne défendez-vous pas une société d’oisifs assistés ?

    Au contraire ! Les gens seront autonomes et responsables. On pourrait parler de société autonome ou conviviale, en référence aux réflexions de Cornelius Castoriadis et d’Ivan Illich. L’idée est de se libérer de l’asservissement à un travail subi qu’on connaît depuis la première révolution industrielle dans les systèmes capitaliste comme communiste. D’aller vers des activités volontaires et épanouissantes, se réapproprier son choix de vie, ses productions, ses solidarités. De tendre vers bien plus de démocratie, au sens noble : les décisions sont prises collectivement, localement, par les personnes concernées.

    N’est-ce pas un repli sur soi ?

    Surtout pas. Nous voulons une relocalisation ouverte. Il faut produire localement - cela a un sens écologique et humain -, mais garder les frontières ouvertes pour les biens et surtout pour les personnes : voyages et rencontres favorisent le bien-être et la culture.

    Vous comptez sur «une forte adhésion de tous». Vous rêvez un peu, non ?

    La transition est déjà en marche. De plus en plus de gens, piégés par l’endettement, un travail stressant et l’obsolescence programmée des objets, se rendent compte de l’absurdité du système. Et les alternatives se multiplient à toute vitesse : circuits courts, associations pour le maintien d’une agriculture paysanne [Amap], monnaies locales, permaculture… Au quotidien, les citoyens s’organisent des espaces de liberté, expérimentent de nouvelles manières de vivre ensemble. Les plus jeunes s’approprient les techniques de communication non violentes, on l’a vu avec des mouvements comme les Indignés. Nous restons archiminoritaires, mais la dynamique est intéressante. Il suffirait de peu pour que l’on bascule.

    Les résistances sont fortes…

    C’est vrai de la part des élites. Enfermées dans le mythe de la croissance, elles affirment qu’il n’y a pas d’alternative. Elles défendent leurs privilèges.

    Quid du financement ?

    L’argument comptable est fallacieux. Regardez la nourriture : on en produit bien plus que nécessaire et un milliard de personnes souffrent de malnutrition. Il s’agit d’un problème d’organisation, de priorités. L’enjeu est de faire payer le vrai prix écologique et humain des choses. On ne côtoie pas les enfants qui ont fabriqué nos baskets en Chine. Dans une société relocalisée, on verrait les conséquences de nos achats.

    In fine, utopie ou pas ?

    La pensée est une utopie. Il faut être humble, avoir assez d’humour pour comprendre que c’est un dessein. Ne pas tomber dans le dogmatisme, vouloir créer l’homme parfait pour la société parfaite, mais se dire «tiens, je serais plus heureux si j’allais dans cette direction». Changer d’imaginaire.


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  • Notes de lecture

    La Voie ; Pour l'avenir de l'humanité – Edgar Morin – 2011, Fayard

     

    Une terre finie peut-elle supporter un projet infini ? Leonardo BOFF

     

    Quiconque croit qu'une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini est un fou, ou un économiste. Kenneth BOULDING

     

    Chaque chose en tout temps marche avec son contraire. Les mille et une nuits

     

    Pour atteindre l'humanité, il faut le sens d'un au-delà de l'humanité. Friedrich Schlegel

     

    Il y a une manière de contribuer au changement, c'est de ne pas se résigner. Leonardo Sabato

     

    Ne doutons jamais qu'un petit groupe d'individus conscients et engagés puissent changer le monde. C'est même de cette façon que cela s'est toujours produit. Margaret Mead

     

    « La marche du monde a cessé d'être pensée par la classe politique. » dit l'économiste Jean-Luc Gréau. (…) Privée de penser, elle s'est mise à la remorque de l'économie.

     

    « caminante, no hay camino,
    se hace camino al andar.  » Paolo Machado

     

    L'orientation croissance/décroissance signifie qu'il faut faire croître les services, les énergies vertes, les transports publics, l'économie plurielle, dont l'économie sociale et solidaire, les aménagements visant à l'humanisation des mégapoles, les agricultures et élevages fermiers et biologiques, mais faire aussi décroître les intoxications consommationnistes, la nourriture industrialisée, la production d'objets jetables et non réparables, la domination des intermédiaires (notamment les grandes surfaces) sur la production et la consommation, le trafic automobile des particuliers, le trafic routier des marchandises (au profit du ferroutage).


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  • http://www.cyberpresse.ca/environnement/201105/21/01-4401771-herve-kempf-lobjecteur-de-croissance.php

    MATHIEU PERREAULT
    La Presse

    Les riches, le capitalisme, l'oligarchie : telles sont les bêtes noires d'Hervé Kempf, journaliste au Monde. Après s'être intéressé à la question de l'environnement à la suite de l'accident de Tchernobyl, il se penche depuis quatre ans sur les rouages financiers qui expliquent la faillite du modèle occidental. Dans son livre L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie, il s'en prend à la domination qu'exerce le monde de la finance sur le processus démocratique, les médias et les décisions des gouvernements. Lors d'une récente tournée de promotion au Québec, il a tenu des propos ambigus sur Oussama ben Laden et, dans un article publié cette semaine dans Le Monde, il a qualifié le Québec de haut lieu de l'«obstination maniaque à détruire l'environnement «. La Presse s'est entretenue avec lui à Montréal.

    Q: Vous étiez au départ journaliste en environnement. Qu'est-ce que qui vous a mené à l'économie?

    R: J'ai toujours trempé un peu dans l'environnement, la science, l'économie. Ç'a été une évolution lente. Les livres m'ont fait prendre une orientation plus politique, plus sociale. Au fil des discussions, j'en suis venu à expliquer les mécanismes économiques, à décrire l'évolution du capitalisme, à explorer les voies de sortie. Cette fois, j'analyse plus en détail le système politique.

    Q: Comment en sommes-nous arrivés à une oligarchie, un gouvernement dominé par les riches qui gouvernent en fonction des intérêts des riches?

    R: Il n'y a pas de réponse simple. Il y a un mouvement historique de dégradation de la démocratie depuis 20 ou 30 ans. Le capitalisme est devenu la philosophie de la société, de la culture. On a expliqué que les gens sont des individus, que la concurrence est une loi naturelle et que le marché est la réponse à tous les problèmes. Je crois que le moment est venu de reconstituer un espace commun.


    Q: Pouvez-vous donner des exemples de cette domination oligarchique?

    R: L'appareil médiatique ne sert plus à critiquer le gouvernement, mais à avaliser la philosophie capitaliste. On dit qu'il est neutre. Mais c'est un leurre. Il est aux mains des intérêts privés qui manipulent la population, qui imposent cette vision capitaliste. Il faut que les médias, et surtout les médias télévisés, redeviennent une question politique plutôt que d'être laissés aux intérêts privés.

    Q: Voyons-nous une preuve de votre analyse dans les nominations politiques des Sarkozy, Berlusconi, Harper et Chavez?

    R: N'incluez pas Chavez dans cette liste. Au Venezuela, les grandes chaînes de télévision sont aux mains de l'opposition, de sociétés privées.

    Q: Hugo Chavez n'est-il pas un autocrate?

    R: À ma connaissance, il est constamment réélu dans des campagnes électorales très ouvertes. Il a gagné une ou deux fois des référendums. On ne peut pas en dire autant de la France, qui a rejeté par référendum le traité de Lisbonne en 2005 pour voir son gouvernement l'adopter. La démocratie va plus mal dans nos pays dits démocratiques.

    Q: Vous vous élevez aussi contre le financement des campagnes électorales par l'entreprise privée. Y a-t-il d'autres manifestations du pouvoir oligarchique que les médias et le financement politique?

    R: Si on prend par exemple le programme électoral de Barack Obama, toutes les grandes orientations ont été abandonnées. La vraie réforme de Wall Street, la réforme de la santé, qui n'a passé qu'extrêmement diminuée... Il y a même une attaque très forte contre les syndicats, contre la liberté syndicale.

    Q: Y a-t-il des exemples de votre thèse avec les crises que vivent actuellement la Grèce et le Portugal?

    R: Les agences de notation se sont lourdement trompées en 2008. Quelques jours avant l'écrasement de Lehmann Brothers, elles lui avaient donné la note maximale. Logiquement, après ce qui s'est passé, on aurait dû remettre en cause les agences de notation. Ça n'a pas été le cas. Elles ont joué un rôle central dans la mise en défaut de la Grèce. En France, si le gouvernement ne procédait pas à une réforme des retraites, les agences de notation menaçaient d'abaisser la cote. Ça pèse lourdement.

    Q: Les «tests de stress» imposés par les gouvernements aux banques ne constituent-ils pas une certaine réforme, en ce sens qu'ils fournissent aux agences de notation des données dont elles doivent nécessairement tenir compte?

    R: Pourquoi, plutôt que de faire une réforme minime comme un stress test, ne pas nationaliser telle ou telle grande banque? Par exemple, en France, la BNP, qui joue un rôle très lourd, joue un rôle important au ministère des Finances en temps de crise tout en envoyant beaucoup d'argent dans les paradis fiscaux. Les dispositifs ne changent qu'à la marge.

    Q: Aurait-il fallu laisser les banques faire faillite en 2008, au nom de la «destruction créative» inhérente au capitalisme?

    R: Le système financier occidental se serait écroulé. Ç'aurait été une catastrophe économique sans précédent. C'est du capitalisme extrême. Ceux qui proposent cela sont confortablement installés dans leur poste universitaire ou d'éditorialiste.

    Q: Peut-on faire un parallèle entre la myopie face aux coûts environnementaux à long terme et la myopie face aux coûts à long terme des engagements dans les régimes de retraite? Aux États-Unis, la crise des municipalités et des États est due en grande partie aux promesses généreuses des politiciens sur les retraites des fonctionnaires.

    R: C'est vrai, dans les deux cas, le système financier a réagi à courte vue. Ceux qui contrôlent les finances ont aussi un impact écologique.

    Q: Qu'est-ce qui permet de penser que la population en général ne partage pas cette myopie? N'y a-t-il pas une tendance humaine à valoriser le court terme plutôt que le long terme?

    R: Vous et moi sommes informés sur le long terme, mais les gens ne le sont pas. Ils sont exposés à la publicité, aux feuilletons télévisés qui ne les font pas réfléchir, au sport. On ne leur explique pas comment se pose le problème du gaz de schiste sur le plan géologique ou par rapport aux sociétés pétrolières. On ne leur présente pas de manière équilibrée les dangers du système économique. Je pense que les gens sont beaucoup plus préoccupés qu'on ne le croit par le long terme. Beaucoup tiennent compte de ce qui arrivera à leurs enfants. Mais on n'arrive pas à trouver ces informations dans les grands médias. Et quand on rentre d'une dure journée au boulot, et qu'on est habitué depuis tout petit à regarder la télé, eh bien comme on respire, comme on mange, on regarde la télé. C'est dur de penser à l'avenir. Prenez le cas des retraites en France. Les gens ont très bien compris la volonté de leur faire abandonner le système de répartition pour un système de caisses de retraite basées sur la Bourse. J'ai fait récemment un reportage dans une entreprise aux États-Unis, et la personne que j'interviewais a pris le temps de vérifier l'évolution de son portefeuille de retraite sur l'internet. C'est absurde, cette confusion du long et du court terme.

    Q: Un pamphlétaire canadien, Ezra Levant, a récemment affirmé que la performance environnementale des sables bitumineux devait être comparée aux mesures sociales des États producteurs de pétrole, notamment le traitement des femmes en Arabie Saoudite. Qu'en pensez-vous?

    R: Le raisonnement de ces gens-là est en fonction de la production, jamais de la consommation. La question qu'il faut se poser, c'est: est-ce que nous avons besoin d'autant de pétrole et d'énergie? J'ai vu l'impact des sables bitumineux sur les autochtones de l'Alberta, et je pense que l'impact social y est aussi à considérer.

    Q: Si elle était bien informée, la population serait-elle d'accord avec vous pour dire qu'il faut baser nos choix sur leur impact sur nos petits-enfants plutôt que sur notre bien-être immédiat ou celui de nos enfants?

    R: Oui, pour la moyenne des gens. Dès qu'on prend le temps de la réflexion, on est plus conscient.

    Q: Pensez-vous que la décroissance, la diminution de la consommation dans les pays riches, soit nécessaire pour que les pays pauvres s'enrichissent sans menacer l'avenir de la planète?

    R: On ne pourra pas vivre à 7, 8 ou 9 milliards d'habitants avec le même train de vie que les Nord-Américains, les Japonais ou les Européens. Ce serait le chaos écologique. En même temps, il n'y a pas de raison logique que tout le monde ne soit pas plus ou moins au même niveau de vie. Il ne faut pas une décroissance, mais une diminution de la consommation matérielle et d'énergie. On va dans des cafés maintenant et on voit quatre ou cinq écrans, ça ne sert à rien. Il faut moins de lumières allumées pour rien, moins d'emballage, moins de téléphones portables. Il faut partager les objets. Est-ce que chacun doit avoir une perceuse? Ne peut-on pas se la partager entre voisins?

    Q: Sera-t-il possible de convaincre la population de la nécessité de cette décroissance?

    R: De plus en plus de gens se rendent compte que la croissance mène au chômage et au gaspillage d'énergie. Les gens sont ébahis par cette histoire de gaz de schiste et de pétrole dans le Saint-Laurent, sont contre le nucléaire en France. En même temps, ils se rendent compte qu'ils ne peuvent pas avoir ces sentiments et ne pas changer leurs habitudes. Pas mal de gens ont fait cette réflexion.


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  • Coluche était déjà partisan de la décroissance:

    ''Sois feignant, sois feignant / Tu vivras longtemps!
     Sois feignant, sois feignant / Tu vivras content!''

     


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